Entretien de l’Ambassadeur au quotidien Aravot [hy]

- Monsieur l’Ambassadeur, évaluons d’abord le partenariat étroit franco-arménien qui se développe et se renforce chaque année, le dialogue politique régulier au cours des dernières années, les visites et les contacts de haut niveau, la coopération dans le domaine interparlementaire, culturel, éducatif. Quels sont les acquis et quelles sont les attentes pour l’avenir ?

Le dialogue politique entre nos deux pays est toujours très dense. Deux membres du gouvernement se sont rendus en Arménie cette année : la Secrétaire d’Etat chargé de la Francophonie et du développement, Mme Annick Girardin, et le Secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, M. Harlem Désir. Le Ministre arménien des Affaires étrangères a eu cette année deux entretiens à Paris avec son homologue français ainsi qu’avec M. Désir. Le Président Sarkissian et le Président Hollande se sont rencontrés en marge du Sommet de l’OTAN à Varsovie. Les relations entre parlementaires sont très dynamiques. Enfin, de nombreux représentants de collectivités françaises se sont rendus en Arménie en 2016 dans le cadre de la coopération décentralisée. Je pense notamment aux chefs des conseils départementaux des Bouches-du-Rhône et des Hauts-de-Seine, Mme Vassal et Mr Devedjian, et bien sûr à la visite à Erevan de la Maire de Paris, Mme Hidalgo. De nouvelles visites sont en préparation pour le premier trimestre 2017. La ligne Air France Erevan-Paris vient de fêter son dixième anniversaire et les vols sont toujours aussi pleins !

- Les 1er et 2 décembre se tiennent les troisièmes Assises de la coopération décentralisée franco-arménienne. Quelles sont les priorités des Assises ? Qu’est-ce qui a été mis en place et quels sont les futurs projets ?

La troisième édition des Assises de la coopération décentralisée franco-arménienne, qui se tiendront à Erevan, fera le bilan des actions engagées en 2013 à Valence, lors de la deuxième édition, qui portaient sur le développement de l’agriculture, du tourisme durable et de l’économie locale. Ces nouvelles Assises, qui rassembleront environ 200 personnes des deux pays, dont de nombreux élus, fonctionnaires territoriaux en charge de la coopération internationale, mais aussi des représentants d’ONG, des experts et des entrepreneurs français, doivent favoriser une meilleure connaissance des problématiques de développement local, des besoins de coopération, des moyens financiers à disposition et la recherche de davantage de mutualisation des acteurs sur des projets communs. Les travaux mettront l’accent sur quatre secteurs qui sont cruciaux pour le développement économique et social de l’Arménie : le tourisme, l’agriculture et ses débouchés commerciaux possibles, la formation professionnelle et les nouvelles technologies de l’information ainsi que les infrastructures urbaines. La ville de Lyon et Erevan ont un projet exemplaire de développement urbain. Le département des Haut-de-Seine entretient avec la région du Tavouch une coopération fructueuse dans le domaine agricole. La visite de la Maire de Paris a permis d’identifier des pistes de coopération dans le secteur de l’Education et des technologies de l’information. De nombreuses initiatives existent également dans le domaine du tourisme, qui a un potentiel de croissance en Arménie.

- Cette année, l’UFAR a célébré son 15ème anniversaire. Combien de diplômés a eu l’UFAR durant ces années, combien d’entre eux travaillent par leur profession, combien poursuivent leurs études ou ont trouvé de l’emploi en France, et, en général, quels sont, d’après vous, les principaux acquis de l’université ?

Aujourd’hui, le réseau des anciens de l’UFAR s’élève à environ 1500 personnes, et ce sont plus de 200 diplômés en moyenne pour chaque promotion dont les deux tiers pour une licence et un tiers pour les masters. Le pourcentage d’étudiants qui continuent en master s’élève à 72,9%, ce qui est significatif en Arménie, et qui illustre la valeur de ces enseignements.


Une étude conduite sur les promotions de 2005 à 2015 montre que plus de 80% des diplômés de l’UFAR ont aujourd’hui un travail dans leur domaine d’étude, dont 90% en Arménie. De plus, leur insertion sur le marché de l’emploi est rapide : 65% des diplômés trouvent un travail à leur sortie de l’université en un mois. Seuls 7,4% sont en recherche d’emploi un an après avoir été diplômés. Près de 60% des diplômés travaillent dans les services, l’administration publique, la banque ou les assurances et ils atteignent rapidement des postes à responsabilité, jusqu’au sein du gouvernement.


Le principal acquis de l’UFAR, c’est d’abord sa pérennité et son attractivité. L’UFAR est désormais entièrement intégrée dans le paysage universitaire arménien et considérée comme une université d’excellence. Elle a de nombreux atouts, dont le double-diplôme arménien et français, délivré par l’Université de Lyon 3, mais aussi le multilinguisme, avec l’enseignement du français à très haut niveau. Ses perspectives résident aujourd’hui dans le développement de son activité de recherche (l’UFAR a enregistré cette année ses premières inscriptions en thèses de doctorat) et de son attractivité internationale (plusieurs partenariats sont en construction avec des universités d’Iran, de Russie, mais aussi d’autres pays plus lointains comme la Chine, par exemple).

- Quels projets économiques sont mis en place par les gouvernements arménien et français ? Considérez-vous comme suffisant le niveau de la coopération économique et quels sont les projets qu’on peut mettre en place pour renforcer la coopération dans ce domaine ? Quel est le volume des investissements français ? Il est intéressant de savoir si l’adhésion de l’Arménie à l’UEE influence sur la coopération franco-arménienne dans ce domaine ?

Les relations économiques franco-arméniennes sont composées de plusieurs volets. Il y a tout d’abord le volet développement, incarné par l’Agence Française de Développement (AFD), dont les activités montent en puissance en Arménie : ce ne sont pas moins de 127 millions d’euros qui ont été investis depuis 2013, notamment pour la construction du réservoir de Vedi. L’AFD vient d’octroyer une aide budgétaire de 40 millions d’euros à l’Arménie. Sa filiale Proparco a signé cette semaine avec Ameriabank une facilité de crédit de 20 millions de dollars afin de financer des projets dans le secteur privé (agribusiness, efficacité énergétique, santé, éducation…). La France est désormais, grâce à l’AFD, l’un des plus importants bailleurs de fonds en Arménie.

Le deuxième volet est constitué des investissements. La France arrive à la deuxième place des investissements directs étrangers en Arménie, derrière la Russie. Je dois reconnaître que le retrait d’Orange en 2015 avait donné une mauvaise impression aux investisseurs potentiels. La signature le 17 novembre par Veolia d’un contrat sur l’alimentation en eau potable et l’assainissement des eaux usées en Arménie, d’un montant de 800 millions d’euros sur 15 ans, à l’issue d’un appel d’offre concurrentiel, constitue un signal positif pour la communauté d’affaires.
Le troisième volet, les échanges commerciaux, est dans une passe plus terne, car ils ne constituent que 1,4% des échanges commerciaux de l’Arménie, soit 59,8 millions d’euros par an. Nous disposons d’une marge de progression importante en la matière !

L’entrée de l’Arménie dans l’Union Economique Eurasiatique est encore trop récente pour dire si elle a affecté les relations économiques entre nos deux pays. Elle ne semble pas les avoir particulièrement encouragées, sans les contraindre pour autant si ce n’est pour des questions douanières. Notre souhait est que les entreprises s’intéressent aux opportunités ouvertes par l’ouverture d’un plus grand marché. Nous travaillons à ce que les entreprises françaises présentes en Russie s’intéressent de plus près au marché arménien.

- L’année prochaine l’Arménie et l’UE achèveront les négociations sur un accord-cadre et seront prêtes à le signer. Erevan déclare que l’Arménie et l’UE souhaitent que l’accord-cadre reflète pleinement la qualité, la profondeur et le volume des relations qui existent entre elles. Tout de même, si on concrétise, quels sont les actions que l’UE attend des autorités arméniennes, dans quels domaines des réformes doivent être effectuées et que proposera l’UE à l’Arménie pour son développement ?

La France a depuis le début milité au sein de l’UE pour un futur accord-cadre avec l’Arménie le plus ambitieux possible, qui soit compatible avec son adhésion à l’Union économique eurasiatique, que nous respectons. Nous estimons que l’Arménie et l’UE partagent beaucoup de valeurs communes. Nous devons autour de ce socle commun approfondir notre dialogue politique et sécuritaire, développer nos relations commerciales autant que possible et notre coopération sectorielle dans divers domaines (transports, énergies, environnement, santé, éducation, migrations). L’adhésion de l’Arménie au programme Horizon 2020 nous ouvre des possibilités de coopération intéressantes en matière de recherche. L’Arménie doit profiter de son adhésion à Erasmus plus et Creative Europe pour développer les coopérations dans le domaine éducatif et culturel. L’Union européenne reste le plus gros bailleur de fonds en Arménie dans le domaine de la gouvernance, de l’appui au secteur privé et de la réforme de l’administration publique. Nous espérons qu’elle contribuera à appuyer les réformes dans le domaine de l’agriculture, de la e-gouvernance, de l’Education, du développement du secteur privé, de l’amélioration du climat des affaires, de la lutte contre la corruption et du renforcement de l’indépendance de la justice. Ce sont là les clés de la modernisation et du développement de l’Arménie. Sur le plan politique, nous pensons que l’UE, aux côtés d’autres acteurs internationaux, peut aider l’Arménie à consolider sa société civile et la situation des Droits de l’homme qui constituent les bases de tout développement démocratique.

- Chaque année, on célèbre en Arménie les journées de la francophonie. Comment évaluez-vous la coopération entre les gouvernements arménien et français dans ce domaine. Récemment, a eu lieu la session des Ministres des AE de l’OIF. Quels sont les résultats et les plans ?

Les journées de la Francophonie sont un des aspects les plus populaires de cette coopération, mais la promotion de la langue française et des cultures francophones passe par de nombreux autres projets que j’ai pu évoquer lors de mes récents entretiens avec les membres du gouvernement. Le premier domaine dans lequel nous pouvons intensifier notre partenariat, c’est bien entendu l’enseignement du français : nous disposons de plusieurs établissements – l’Ecole française, l’Alliance française, le lycée franco-arménien, les écoles à français renforcé – dont nous devons accroître la notoriété et l’attractivité, avec l’aide des autorités arméniennes.

Mais la diffusion de la francophonie passe aussi par la généralisation de l’accès aux médias francophones (comme TV5 Monde), le renforcement de la présence du français dans la vie quotidienne (par exemple, la signalétique dans les musées ou les sites touristiques) ou encore l’accroissement de l’offre de cinéma et de musique contemporaine francophones pour le public arménien. L’Arménie, en tant que membre à part entière de l’Organisation Internationale de la Francophonie, a un rôle à jouer pour favoriser cette présence culturelle et linguistique qui dépasse la France et concerne 274 millions de personnes sur les cinq continents.

Le XVIe Sommet de l’Organisation Internationale de la Francophonie s’est tenu à Tananarive, à Madagascar, les 26 et 27 novembre 2016. Ce Sommet a permis de mettre davantage la jeunesse au centre du débat, avec la participation de 200 jeunes de tous les pays membres aux travaux de l’Organisation : c’est un signe positif de la bonne dynamique de cette institution et d’une volonté de passer le témoin aux jeunes générations. Le rapport de suivi de la langue française dans les institutions internationales sur la période 2006-2016 a incité les Etats membres à prendre des mesures plus fermes pour défendre la situation de la langue française. Je salue la décision de l’Arménie qui a donné des instructions à ses diplomates et fonctionnaires d’utiliser le français à l’international. Des efforts restent néanmoins à entreprendre dans de nombreux domaines.

Je tiens bien sûr à saluer la décision des chefs d’Etat et de gouvernement de l’OIF de confier à l’Arménie l’organisation du prochain Sommet de la Francophonie en 2018. Au regard du succès, unanimement reconnu, de la 31ème session de la Conférence ministérielle de la Francophonie qui s’était tenue à Erevan en octobre 2015, je suis certain que les autorités et la population arméniennes assumeront parfaitement cette lourde responsabilité et réaffirmeront à cette occasion leur engagement en faveur des valeurs de la Francophonie et leur attachement à la langue française, parlée sur cinq continents. J’espère d’ailleurs que ce Sommet contribuera à renforcer la place du français en Arménie, notamment par le biais de TV 5.

- Comment évalue la France, en tant que pays coprésident du Groupe de Minsk de l’OSCE, l’étape actuelle des négociations de règlement du conflit du HK. Pourquoi une rencontre au niveau présidentiel n’a pas été organisée à Paris au sujet de laquelle des informations étaient longtemps véhiculées. L’Azerbaïdjan renonce à la demande des médiateurs d’introduire des mécanismes d’enquête sur les incidents armés, ce qui témoigne du fait que Bakou n’exclut pas la reprise des opérations militaires. Dans ces conditions-là comment imaginez-vous le respect des engagements acquis lors des négociations pacifiques, s’il n’y a aucune garantie que les opérations militaires ne se produiront plus.

Les co-présidents du Groupe de Minsk n’ont jamais cessé depuis 20 ans de faire des propositions aux parties du conflit du Haut-Karabakh pour parvenir à un règlement pacifique sur la base des grands principes du droit international. La France, comme la Russie et les Etats-Unis, n’ont pas ménagé leurs efforts pour faire en sorte que les parties se réengagent dans une dynamique diplomatique après la « guerre des 4 jours ». Notre Ministre s’est entretenu récemment avec les ministres des Affaires étrangères des deux pays pour que l’on puisse mettre en œuvre les mesures de confiance agréées à Vienne et Saint-Pétersbourg et amorcer un processus de règlement global du conflit. Notre nouveau co-président du Groupe de Minsk, Stéphane Visconti, poursuit activement des consultations. Il se rendra bientôt en Arménie. La réunion ministérielle de l’OSCE à Hambourg le 8 décembre est une occasion de dialoguer à haut-niveau. Mais pour que ce dialogue débouche sur des avancées, il faut que les parties fassent preuve d’esprit de conciliation et soient prêtes à mettre en œuvre leurs engagements. La France a toujours exprimé sa disponibilité à réunir les parties à haut-niveau, comme elle l’a fait lors du Sommet de Paris en octobre 2014, mais il faut que ces réunions soient utiles et débouchent sur des résultats.

publié le 02/12/2016

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